Le typographe

Autour des caractères de Louis Jou


La création d’un nouveau caractère est une entreprise de grande envergure. Lorsque le graveur ou le graphiste l’envisage il sait à l’avance qu’il s’agit d’un travail de longue haleine qui sollicitera de nombreuses compétences, linguistiques, orthographiques et orthotypographiques, historiques, géographiques et enfin graphiques..
Linguistique car il n’est pas pensable de créer une typographie de la même manière pour telle ou telle langue car la fréquence d’utilisation des caractères ainsi que la répétition des voisinages des lettres entre-elles ne sont pas constantes.
Orthotypographiques ou orthographiques puisque dans ces spécialités il s’agit de savoir quels espaces vont séparer les signes de ponctuation par exemple ou quels retraits de première ligne de chapitre il est utile de réserver, ou encore comment et à quel usage on utilise le point virgule, etc.
Historiques pour la prise en compte et la connaissance des traditions et des utilisations passées et contemporaines des types dans tel ou tel domaine, publicité, administration, etc.
Géographiques pour la connaissance et le respect des habitudes de lecture et de la culture des différents pays susceptibles d’utiliser ces caractères.
Graphiques enfin pour la forme finale de chaque lettre, pour la mise au point des voisinages de lettres, l’approche et pour l’impact visuel ou le grisé de la page.

Police Univers

Toutes ces connaissances mises en œuvre et le long temps nécessaire à cette entreprise, font que le coût d’une nouvelle création typographique digne de ce nom est très élevé.
Page de titre de Peignot.
Charles Peignot dit lui-même : « On ne peut malheureusement entreprendre la gravure d’un caractère si l’on n’a pas des chances de le vendre »

Les vingt premières année du siècle sont d’une richesse incroyable et c’est dans cette période que Jou mûrira son projet typographique.

Mais resituons la typographie à ce moment-là.
Près de Jou, Eudald Canibell, son mentor, crée en 1901 un caractère, le Gótico Incunable. Alors que des courants artistiques ou architecturaux, Art nouveau, Modern Style, se font jour, la typographie voit émerger des caractères issus d’inspirations florales, d’écritures au pinceau (influences japonaises) : l’Auriol (1901) et le Grasset, fondus par Deberny.
Le mouvement anglais Arts and Crafts traduit un retour aux pratiques artisanales. William Morris s’inspire des manuscrits médiévaux pour redessiner ses caractères.
Au début du XXe siècle, le constructivisme en Russie, le futurisme en Italie avec un mélange de nombreux caractères de différents corps dans une même page donnent naissance à des compositions osées et basées sur des diagonales et des lignes de force. Le mouvement Dada, puis les surréalistes révolutionnent la mise en page. Apollinaire casse les codes avec la mise en page des Calligrammes. Henri Michaux travaille à des compositions typographiques personnelles. Calligramme d'Apollinaire
Grâce notamment au développement de la photographie et à la pratique de la lithographie dans la publicité, les peintres s’emparent de la typographie souvent sans empattements et l’utilisent dans leurs compositions picturales. Ainsi Mikhail Larionov en 1908, Natalia Gontcharova en 1912 et, bien sûr, Rodtchenko dans les années 20, avec le constructivisme en Russie.
On voit néanmoins apparaître des compositions typographiques sobres qui utilisent les caractères sans sérif. Ils donneront naissance beaucoup plus tard à l’Helvetica et à l’Univers notamment. Des théoriciens de la typographie comme Jan Tschichold publient des traités dans ces caractères.
Affiche Bauhaus

Le Bauhaus en Allemagne, à partir de 1919, basé sur l’interpénétration de l’art et de l’artisanat est le foyer de différents théoriciens de l’architecture, de la couleur, de la décoration et de la typographie qui prônent rationalisation et sobriété dans les formes soumises à leur fonction utilitaire.
Des articles de presse du début du XXe siècle remettent en cause les valeurs de la société industrielle triomphante. Ils dénoncent par la même occasion la qualité médiocre des imprimés et de la typographie.
Cependant, en France, peu de réflexions typographiques s’expriment alors. Francis Thibaudeau propose, en 1921 un classement des caractères fondé sur la présence et la forme des empattements. Classification Thibaudeau

Les caractères présents sur le marché au début du XXe siècle ne plaisent pas totalement à Jou et ses goûts ne vont pas dans le sens de ce que proposent les fonderies typographiques d’alors.
Il dispose des caractères Cochin (Opinions de Jérôme Coignard d’Anatole france), Garamond (Sonnets à Hélène de Pierre de Ronsard) ou encore Tory-Garamont (Amour de Félix Bangor alias André Suarès), héritage graphique de la Renaissance, mais qui ne sont pas l’idéal graphique de Jou.
C’est sans doute par un devoir de préservation de la belle mise en page et de la belle typographie qu’il résiste aux tendances du moment et renforce ses désirs d’une typographie très traditionnelle d’une grande rigueur historique, respectant les règles typographiques, allant jusqu’à remonter à un style médiéval, où la présence de la main est forte, où celle de l’artisan et de l’homme cultivé est manifeste.
Pour assurer la magnificence de son travail Jou estime qu’il lui faut dessiner lui-même ses caractères et faire graver et fondre ses propres polices. Il conçoit alors un caractère à sa mesure adapté à ses projets.
Malgré toutes les difficultés qu’une telle entreprise présente pour un homme seul, Jou crée donc un caractère de type « humane » qu’il utilisera dans des mises en pages où le grisé de la page est très dense à l’image des ouvrages de la Renaissance.
La première œuvre composée avec son caractère est Le Prince de Machiavel sorti en 1921.
Christian Paput 2019.

Une analyse de cette typographie sera proposée dans un autre article.

Page de titre de Amour, en Tory-Garamont.